histoire

La saga de l’Est, un passionnant roman d’amour
Par Tahar Melligi


La première fois où je pus assister à un match de l’Espérance Sportive de Tunis fut en 1946, alors que j’étais élève à l’annexe du collège Sadiki de Tunis. J’avais à peine neuf ans, et le directeur de notre école était français, M. Natali.


Deux dirigeants de la première heure, Mohamed Zouaoui (à droite),
principal fondateur de l'EST, et Si Mohamed Ennachi


Il nous emmenait au stade voir,  contre la modique somme de 100 francs, des rencontres, au Belvédère, accueillir le printemps ou au cirque Ammar quand il venait se produire à Tunis. Ce jour-là, il nous conduisit au stade Géo-André assister au match EST/ESS conclu par un match nul (1-1). Le gardien «sang et or» s’appelait Laâroussi alors que celui étoilé se nommait Douik.

Interdit aux musulmans

Nous avions découvert le football en Tunisie avant la première guerre mondiale. Sa pratique était interdite aux musulmans tunisiens habitant hors de la ville de Tunis et tolérée pour d’autres. Les parents regardaient d’un mauvais œil ce sport pourtant venu d’un grand pays : la Grande-Bretagne.
Ceux qui pratiquaient ce sport étaient français, italiens et juifs. Les grands clubs de l’entre-deux-guerres s’appelaient  Racing, Sporting, Jeanne-d’Arc, Avant-Garde, etc.
Les Tunisiens musulmans y étaient interdits sauf pour certaines familles proches ou collaborant avec le colon. Les enfants des musulmans jouaient au football dans les quartiers avec des ballons de fortune. Jusqu’à ce que la guerre s’installe avec son cortège de désastres.
Le football s’arrêta deux ans, jusqu’en 1917, alors que la guerre mondiale battait son plein ailleurs.


Laâroussi (à droite) et Kacem Ben Saïd et la Coupe de Tunisie de football remportée en 1939


Une coupe franco-arabe

Le football reprit ses droits avec la coupe franco-arabe à laquelle participèrent les clubs suivants :
– L’Avant-Garde où évoluaient les jeunes issus des grandes familles françaises bourgeoises. Ce club est financé par l’Eglise catholique.
– Club tunisois : ouvert aux juifs.
– Stade Africain : club franco-arabe, avec naturellement une prédominance française.
La coupe franco-arabe fut organisée en hommage aux soldats tunisiens ayant participé, avec courage et générosité, à la Première Guerre mondiale. En finale, le club tunisois et le Stade Africain se rencontrèrent au stade Géo-André. Le club tunisois s’imposa (2-1) grâce en grande partie à l’influence de l’arbitre puisque le club vainqueur était composé uniquement de Juifs, alors qu’au sein du Stade Africain figuraient des Tunisiens musulmans. Il s’en suivit une grosse rixe sur le terrain et la gendarmerie dut intervenir énergiquement. devant les portes du stade, le joueur juif tunisois Cohen Judas, qui était en même temps boxeur et footballeur, asséna un crochet à son adversaire direct du Stade Africain, Belgacem, qui le marqua à la culotte tout au long de cette finale. Ce crochet envoya Belgacem à l’hôpital pour subir des soins.

«Le général» arrête les frais !

La nouvelle se propagea comme une traînée de poudre : un Juif décrocha un coup de poing à un musulman qui se trouve entre vie et mort  !
Les musulmans attaquèrent les quartiers juifs de Bab Carthagène, Sidi Mardoum et la Hara. Le sang coule à flots dans ces batailles rangées. Le commissaire français Marthy exigea une enquête qui établit la responsabilité de Cohen Judas, à l’origine de ces violences. Il fut de suite incarcéré. Seulement, sa nièce Julie Chonay dansait chez Ismaïl Bey. Elle lui demanda d’intercéder auprès des autorités françaises afin de libérer le boxeur-footballeur. Ce qui fut fait ! Sa libération a été accueillie telle une victoire dans le camp juif sur les autochtones. Le général Lignolo (ministre de la Guerre) décida d’arrêter les frais et de suspendre les compétitions sportives de football.

L’homme qui osa dire : non !

La situation se calma avec l’arrêt des rencontres de football. Un joueur du Stade Africain, Sadok Ben Mustapha, était fonctionnaire au ministère des Finances. On l’appelait «le portier» (Al bawab). Il rencontra un joueur du club tunisois, Haddad, commerçant de gros en cuir, qui approvisionnait tous les ateliers de la rue Belghajia.
Les deux gars se mirent d’accord pour assurer la fusion du Stade Africain et du club tunisois dans un club, auquel ils choisirent le nom d’Union Sportive Tunisienne (UST). Ils avaient beaucoup de connaissances très riches prêtes à financer le nouveau-né.
Les plus grands joueurs et dirigeants du Stade Africain tels que : Slim Zaouch, Ammar Guellati, Ali Guellati, Ali Bouhajeb étaient favorables au principe de la fusion.
Seulement, un jeune de vingt ans, frêle, mal dans sa peau, pauvre et mal habillé, cria sur le coup : «Non, je ne suis pas d’accord avec cette fusion au sein d’une association majoritairement juive».
Les gens s’amusèrent de ce bonhomme drôle et qui faisait l’intéressant. Ils apprendront qu’il s’agissait du garde-matériel du Stade Africain. Mais, dites donc, un garde-matériel a-t-il le droit de décider de ces choses-là ou même de s’exprimer là-dessus ?
Cet homme-là allait pourtant faire fi du mépris général et se jura de fonder une association cent pour cent musulmane sans allégeance à l’endroit du colonialisme.
Cet homme s’appelle Mohamed Zouaoui, fondateur de l’Espérance Sportive de Tunis.

A la lumière des chandelles

Mohamed Zouaoui était connu pour être un homme de confiance et de vigueur. Il ne connaissait pas trop les formalités nécessaires à la création d’une association de football.
Il dut aller consulter un de ses meilleurs amis, Hédi Kallel, qui avait achevé son enseignement professionnel au lycée Emile-Loubet et qui l’encouragea à s’opposer au principe de fusion des deux associations. Une fusion qui allait devoir profiter aux Juifs.
Il fallut donc rédiger les statuts de l’association et obtenir l’autorisation de l’Etat. Ils n’avaient pas tous deux grande idée sur le meilleur moyen d’obtenir ce visa. Mais ils se rappelèrent soudain qu’ils avaient un ami, Taïeb Badra, ancien élève de l’école Sadiki. Il leur ouvrit de larges horizons en leur rapportant la copie des statuts d’un autre club, le Racing. Ils veillèrent le soir, à la lumière des chandelles, de crainte d’être découverts, à copier ces statuts avant que Taïeb Badra ne remette en cachette ces textes au siège du Racing. Il fallait cependant répondre aux exigences du secrétaire général du gouvernement, de la sûreté, du service de l’état civil, composer un bureau directeur et choisir un nom au nouveau-né.

«Le café Tarajji»

Certains jeunes Tunisiens férus de football avaient pris l’habitude de se rencontrer chaque après-midi dans un café portant le nom de «Tarajji» situé entre la vieille ville et la ville européenne, juste derrière le «Magasin Général» et la pharmacie Blook  aux derniers remparts de l’avenue Bab Bhar, soit aujourd’hui à l’angle de la rue Al Jazira et de la rue Mustapha Mbarek.


La ligne d'attaque de l'EST, la plus redoutable (1961) : Hariga, Tlemçani, Ben Ezzeddine, Meddeb et Salah Nagi


Après palabres, les fondateurs décidèrent d’appeler l’association au nom du café où ils se rassemblaient, d’où l’appellation : Espérance.
Il fallait aussi désigner un bureau directeur provisoire.
Trois jeunes figuraient parmi les présents : Mohamed Zouaoui (le fondateur du club), Hédi Kallel et Othman Ben Soltane. Ils contactèrent un citoyen tunisien dénommé Mohamed Ben Saïdane, artisan en textile âgé de 40 ans, pour lui proposer de présider le nouveau club. Il accepta la charge. Ainsi le premier bureau directeur de l’Espérance Sportive de Tunis était composé comme suit :
- Mohamed Ben Saïdane (président)
- Mohamed Zouaoui (vice-président)
- Othman Ben Soltane (secrétaire général). Il était brigadier de police et mourut en 1964.
- Hédi Kallel (trésorier).


Docteur Chedly Zouiten


Le premier président de l’EST était français

Les jeunes fondateurs attendirent un an  sans que l’autorité coloniale ne leur délivre l’autorisation tant attendue et il était clair que celle-ci voulait les décourager. Mais c’était compter  sans la volonté et la détermination de cette bande de jeunes patriotes.
En novembre 1918, avec le démarrage de la saison de football, l’autorisation orale, mais pas écrite, arriva, annonçant que le club devait commencer sa carrière par la deuxième division. Deux semaines plus tard, une lettre des autorités demandait la désignation d’un membre français au sein du comité directeur, sinon, l’autorisation serait retirée.
Mohamed Zouaoui contacta Laroussi Ben Osmane, fonctionnaire à l’administration centrale du gouvernement tunisien et lui demanda de choisir un fonctionnaire français travaillant avec lui pour intégrer le bureau directeur de l’EST. Laroussi Ben Osmane choisit le secrétaire de l’administration centrale du gouvernement, un certain Montassier, auquel il confia le 12 décembre 1918 la présidence de l’EST.
Un an plus tard, le 12 janvier 1919, l’EST obtenait l’autorisation officielle signée par le Premier ministre, Taïeb Jellouli.

L’avènement de Chedly Zouiten

Avec l’arrivée de Montassier, le comité directeur de l’EST se composait comme suit :
- Président : Montassier
- Vice-président : Mohamed Hentati
- Secrétaire général : Allala Rekik
- Trésorier général : Laroussi Ben Osmane
- Membres : Mohamed Zouaoui et Manoubi Ennouri.
Pourtant, Mohamed Zouaoui refusa de faire partie d’un bureau auquel appartenait un Français. Mais il dut privilégier l’intérêt du club et accepta d’y figurer.
Montassier resta moins d’un an à la présidence avant d’être remplacé par Mohamed Malki, un des plus brillants magistrats de l’époque et qui allait devenir président de la cour de cassation.
Dans la deuxième formation «sang et or» figurait un jeune, plein de dynamisme et de vitalité. Il n’avait que 18 ans et s’appellait Chedly Zouiten.
En 1920, il fut nommé secrétaire général du club.
Une nouvelle page était ainsi ouverte.

La première équipe «sang et or»

L’EST entama officiellement sa carrière en 1918-1919 en deuxième division,  en division d’honneur du championnat de Tunisie. La première formation était  composée comme suit :
- En défense : Mohamed Zouaoui, Hassen Bouderbala, Hédi Kallel, Tahar Zouaoui et Othman Ben Soltane.
- En attaque : Houcine Bouderbala, Tahar Ben Labiadh, Mouhamed Zouaoui,  Allala El Gaïji et Hédi Ben Ammar.
La moyenne d’âge de l’équipe se situait entre 18 et 20 ans.
Première sortie et première victoire face aux «lutins» (3-1). Puis, l’Espérance éliminera en coupe de Tunisie «la jeunesse de France».
L’EST engageait alors deux équipes «A» et «»réserves», l’une jouant le matin, l’autre l’après-midi du dimanche.
Le club connut beaucoup de difficultés en raison d’un effectif insuffisant car il faut rappeler que les parents n’encourageaient guère leurs enfants à pratiquer le football : un élément de perdition et de dévergondage, estimaient-ils.

L’EST des années 20

Le 9 octobre 1921, vit le jour la première fédération tunisienne de football. Parmi les fondateurs, figurait Chédly Zouiten.
Le 5 février 1924 parvenait au secrétaire général de la fédération tunisienne de football, Louis Nicolas, une lettre du secrétaire général de la fédération française de football, Henry Delaunay, où il était demandé d’annuler les licences des joueurs de L’EST qui n’étaient pas considérés affiliés à la fédération française. Une vive colère s’empara du pays.
Le 23 février 1924, Louis Nicolas écrivait à la fédération française en lui signifiant que l’EST était affiliée à la fédération depuis le 4 septembre 1921 sous le numéro 8423.
Le 10 mars, la fédération française  reconnaissait sans erreur.
Au cours de la saison 1941-1942, l’EST remportra son premier championnat en seniors et chez les jeunes. La première coupe a été obtenue en 1938-1939.
Chez les cadets, l’EST décrocha ses  premiers championnats en 1937-38, 1938-39, 1946-47 et 1948-49. un excellent record !
Les premiers joueurs espérantistes qui ont fait partie de l’équipe nationale sont les suivants : Draoua, Larbi, Aïssaoui, Kacem,  Klibi, Laroussi Tsouri et Mouldi.

Le Sang et Or

Les joueurs de l’EST portèrent au début des maillots en vert et blanc. C’est Chedly Zouiten qui choisit les couleurs jaune et rouge. Il était élève au lycée Carnot avant la fondation de l’Est et animait une association scolaire, le football Tunis club (FTC) qui portait les couleurs jaune et rouge.
Après la dissolution de cette association, ses membres se partagèrent entre l’EST et le club Africain, fondé en 1920. Chedly Zouiten porta les tenues à l’EST qu’il intégra. Il allait devenir la figure la plus marquante du club : joueur en 1920, puis secrétaire général et enfin président jusqu’à sa mort le 31 juillet 1963.
Il a été arbitre de première catégorie,  puis fondateur et président de la fédération tunisienne d’athlétisme. Il fut également premier vice-président. président de la confédération africaine de football (CAF), président du club olympique tunisien, et du croissant-rouge tunisien.
A sa mort, c’est Mohamed Ben Smaïl  qui lui succédera durant cinq années, homme de sport et de média, Ben Smaïl a été le directeur général de la radio et de la télévision tunisienne du 17 juin 1970 jusqu’au 3 mars 1971.

Le fondateur de l’EST en bref

Le fondateur de l’Espérance sportive de Tunis, Mohamed Zouaoui, est d’origine algérienne. Il est né en 1896 à Damas (Syrie), après la colonisation de l’Algérie par la France, certains membres de sa famille vivent en Tunisie, alors que d’autres  émigrèrent en Syrie.
Il étudia à l’école coranique, son père refusant de voir son enfant étudier le français, «une langue coloniale», répétait-il à ses amis et connaissances.
En 1903, il suivit des études de nuit à l’école de Halfaouine. De 1916 à 1918, il intégra la Mosquée Zitouna.
Au moment de fonder l’EST, il abandonna ses études et fut employé comme apprenti cordonnier au souk Belghajia.
En 1928, il exerça comme commerçant  à Lafayette avant de travailler pour le compte d’un grand commerçant à souk El Attarine.
En 1935, il intégra le magasin «Nhas de l’Afrique du nord», avant de partager un commerce de fruits jusqu’en 1958.
Il refusa de se marier afin de se consacrer à l’education de huit enfants laissés  par un de ses parents, décédé, ce qui témoigne, de la bonté et de l’élévation d’esprit de ce pionnier du sport national.
Mohamed Zouaoui joua durant douze ans à l’EST. En 1924, il contracta une blessure au pied gauche provoquée par le père  de Bibi slama.
Notons pour ceux qui ne le savent pas que Bibi a joué à l’UST (Union Spotive Tunisienne) de 1955 jusqu’en 1963. Il était  horloger dans un magasin au colisée.
L’histoire de l’Espérance Sportive de Tunis allait ainsi devenir celle du sport tunisien tout court.

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